BANDEAU

Toute histoire a une faim (1996)

Texte

La première édition de ce texte a été publiée dans dle recueil hors commerce, « 20 ans après », édité par la librairie Lucioles de Vienne en 1996 à l'occasion de son 20è anniversaire. Ce texte a été réédité en 2004 par les éditions Delphine Montalant.

Le bar s'appelait « la Librairie », au cœur de la ville, en plein centre de mon enfance. C'était au temps où la publicité se cachait derrière la franchise de la réclame : « Au Bar la Librairie, vous dégusterez les meilleurs feuilletés de votre vie ! » On pouvait lire sur les rideaux de scène des cinémas : « Quand l'Histoire devient torride, venez vous rafraîchir la mémoire au Bar la Librairie ! » Je me souviens des premiers sodas aux couleurs primaires et aux bulles criardes ; les slogans associaient fille et orange en vertu d'une rime avec « cher ange », et naturellement garçon avec citron. Dans les magazines, entre un mariage princier et des guerres de dix ans ou de six jours, des bouteilles pétulantes twistaient sur un air de folle jeunesse. A quelques colonnes de tant d'insouciance, une invitation encadrée attisait les curiosités plus sérieuses : « Le Bar la Librairie calme les faims de savoir, étanche les soifs de découverte, à toute heure, en toutes saisons. » L'ouverture du lieu était promise pour un jour de printemps, « celui du déploiement des premières feuilles ». Il n'y avait donc pas de date arrêtée à l'avance ; c'est pourquoi la ville entière guettait l'événement dont l'importance dépassait largement l'arrivée martienne des points rouges d'une nouvelle marque d'essence, ou l'éclosion tapageuse d'un camion révolutionnaire, le Stradair.

Le jour venu, une salve fut tirée par un chasseur en livrée. Livré à lui-même, le chasseur à l'entrée racolait :
– Entrée livre ! Entrée livre ! Et une consommation gratuite le premier soir !
Bien sûr, les gens se pressaient. Priorité fut donc donnée aux amoureux. Des tables étaient réservées aux célibataires passionnés ; d'autres, à deux couverts, étaient proposées à des couples aux yeux brillants et aux gestes fébriles. Le maître d'hôtel accueillait. Il portait une veste reliée cuir, une barrette dorée à la feuille affichait son nom sans retenue : « le Grand Robert ».
– Puis-je vous offrir mon Goncourt ? invitait-il avec un humour calculé.
Il répartissait les arrivants autour de tables rondes aux nappes blanches et brodées avec des alphabets romains, des calligraphies arabes, des caractères cyrilliques, des idéogrammes chinois. La maison attentionnée avait disposé des bouquets de plumes dans de très anciens encriers évasés. Les garçons précautionneux règlaient les lampes individuelles des convives. Le sommelier s'inclinait, saluait ; sa face rubiconde penchée vers son long tablier noir s'accordait avec son patronyme : « Le Littré ». Le décor alliait l'efficace sobriété de rayonnages nécessaires à la présentation d'une pléiade de volumes millésimés, et la belle rigueur d'une exposition de photos dédiée aux Chefs majeurs de l'école française. La subtilité du noir et blanc et l'audace des prises de vue leur donnaient à tous un grand air : Rabelais, Ronsard, Racine, Rousseau, Rimbaud, Romain Rolland… S'ajoutaient quelques portraits de Mères célèbres : Louise Labbé, Madame de Sévigné, Simone de Beauvoir, Marguerite Yourcenar.
– Mais nous avons également une carte très fournie de littérature étrangère, suggèrait le maître d'hôtel en désignant les pages des menus exotiques.
Les gourmets, gaiement embarrassés par une déclinaison aussi alléchante de collections, avouaient leur indécision affamée :
– Faites-nous des suggestions, on se laisse guider.
– D'abord désirez-vous prendre un apéritif ? L'apéritif maison est à base de quatrains frais et pétillants, soigneusement sélectionnés parmi les meilleurs sonnets érotiques du début XVIIe.
– Les appétits légers pourront choisir la formule surréelle rapide, le menu Boris, avec cantilènes en gelée en entrée, Vian rouge ensuite sur son paillasson d'herbe de même couleur, et crème d'écume des jours très rafraîchissante.
– Nos menus gastronomiques comprennent :

un consommé de poésie
*
un sauté de nouvelles brèves marinées dans leur encre
*
un pavé d'été sur son lit de pages exagérées
ou (au choix)
un filet de comédie légère avec son accompagnement de rires
(selon la marée)
ou
la poularde policière demi-deuil et ses aiguillettes de suspense
ou
le journal d'un curry de campagne enveloppant sa salade de foi
ou
l'assiette de récits lointains mijotés dans leur vapeur tropicale
ou
les tripes biographiques à la mode de quand
*
Plateau d'ouvrages d'art
*
Bandes de desserts dessinées

– Bien entendu nous disposons d'un menu spécial pour la jeunesse, allégé en matières grasses ; il se compose d'aventures cueillies par nos propres récoltants dans un large éventail de cultures sans traitement idéologique. Quant au plat du jour, il varie selon les coups de cœur du chef, et nos clients, s'ils le veulent bien, sont contraints d'en accepter l'entière subjectivité.

Je l'avoue avec effusion, j'ai assidûment fréquenté le Bar la Librairie. J'aimais l'élégance des salons compartimentés, la mélodie des murmures et l'exigence des adeptes, même les plus modestes, qui mettaient un point d'honneur à accorder leur vêture à la qualité du moment qu'ils allaient vivre. Par respect. Les enfants étaient reçus avec des égards joliment interprétés par le personnel ; ce qui nous enchantait et renforçait notre attirance. Nous formions une bande de fidèles gastronomes, bourrés de vitamines héroïques, rivés à notre table réservée d'une semaine à l'autre, et que nous rejoignions dès que s'alignait un horizon de liberté. Nous étions fiers de pouvoir, comme des grands, clamer en claquant des doigts :
– Allez, on va prendre un pot à la Librairie ! C'est ma tournée !
Le maître d'hôtel nous gratifiait d'un titre dont aurait pu se doter un groupement d'artistes : « le mouvement des inamovibles du jeudi ». Il nous offrait du « Messieurs » et soulignait par un jeu parfait des sourcils la qualité de nos fréquentations féminines quand nous venions accompagnés. Sa façon de nous précéder avec déférence et légèreté jusqu'à notre salon rouge et or nous flattait.

La commande prise, les garçons glissaient avec célérité et discrétion jusqu'aux cuisines. Le territoire de ces coulisses inabordables était défendu par les inévitables portes battantes à hublots, signalées par les écriteaux : « Silence, Silo ». La modernité des monte-charge et l'efficacité des passe-plats me fascinaient.
Dans le salon des grands, les quatrains de l'apéritif étaient servis dans des flûtes à champagne, parcheminés, enroulés, enrubannés. Les convives les dépliaient, puis les dégustaient avec l'excitation joyeuse des préludes. Le chef n'interdisait pas l'échange des saveurs à ce stade du repas, tant qu'il se cantonnait dans les mignardises. Aussi les commensaux, après avoir fait tinter l'un contre l'autre leurs verres de sonnets frais, se prêtaient-ils leurs quatrains afin d'y goûter de conserve. Pour les compositions plus élaborées, le chef recommandait une consommation individuelle et une circulation des appréciations entre les plats ou en fin de repas.
Les plats justement arrivaient sur des chariots roulants poussés par des serveurs prénommés Alfred, Alphonse, Arthur, Joachim, Mathurin ou encore Victor… L'instant de mon intime ravissement. Les garçons soulevaient les cloches qui recouvraient la préparation : le livre gîtait, merveilleusement apprêté sous l'abri de métal brillant, délicatement déposé sur le lit d'une partition de concerto ou sur la reproduction d'un tableau de Miro, « Lettres et chiffres attirés par une étincelle », « Chanson de voyelles ». Avant de servir, le majordome s'emparait de l'ouvrage avec une théâtrale précaution et le présentait, incliné, à l'édification du consommateur, comme l'usage le veut pour un grand cru. Chaque convive se plongeait alors dans les délices peu descriptibles de la lecture gastronomique, l'éclairage individuel finement braqué sur les pages bien lampées. Les têtes se relevaient de temps en temps, l'espace d'un sourire qui trinquait avec un autre sourire. Cependant, il se pouvait qu'une moue de déception s'inscrive sur un visage. Aussitôt, sans le moindre tourment, le maître d'hôtel faisait repartir aux cuisines le livre jugé fade ; il changeait d'assiette et abondait en propositions subtiles, plus propices à satisfaire le goût du client exigeant.

Le sommelier passait dans les travées tel un ange à la robe noire. Il réglait le jeu des alliances entre un auteur choisi, le style d'une littérature, et tel vin ou tel alcool. Il disposait d'admirables whiskies pour suivre les filatures les plus haletantes de la cuistance policière. Certaines pages plus classiques désiraient la majesté d'un Bourgogne, alors que d'autres convolaient en noces légères avec un truculent Beaujolais. Quelques récits aux confins de l'empire britannique n'auraient pu se passer du cours fumé d'un thé exclusif, quand une littérature américaine innervée par la décadence réclamait l'abus des mélanges. Le sommelier traitait avec une parfaite jubilation la complémentarité des sens. Il adaptait sa palette aux palais et aux âges. Il déversait sur notre table des tornades de citronnades quand nous tentions de boucler le tour du monde en quatre-vingt jours.
Je n'oublierai jamais les larmes fines de grenadine qui coulèrent sur les dernières pages tachées de mort du Lion de Kessel.

Une mystérieuse galerie toute en velours et miroirs servait de fumoir. Malgré la parade des rouges et ors, nous enfants, n'y étions pas admis. Mais nos regards se faufilaient depuis la porte quand, à tour de rôle, les membres des « inamovibles du jeudi » se postaient derrière le tronc de l'hévéa décoratif. Pour nous, l'hévéa figurait l'Amazonie à lui seul, et nous étions les sentinelles clandestines d'une fiction qui poussait allègrement dans nos têtes arrosées par la mousson des phrases et des histoires. Là, dans le confortable déambulatoire, les adultes digéraient les chapitres avidement ingurgités. Cigares ou verres de spiritueux à la main, ils commentaient leur plaisir, réciproquaient des conseils. Revenaient souvent les mêmes mots qui glissaient sur le toboggan bleu de la fumée :
– Bon, bon je note pour la prochaine fois… Vous faîtes bien de me prévenir… J'apprécie votre enthousiasme…

Le Bar la Librairie était certainement le seul restaurant de la ville que l'on quittait en emportant son repas. Le moment de l'addition ne se nimbait jamais de cette gaze de gêne qui voile parfois le souvenir d'une gourmandise déjà regrettée à l'instant de la payer. Le convive repartait romans, poèmes, essais, albums, sous le bras, comme on dit des choses affectionnées que l'on serre très fort. On payait contents : lecture, livres et service compris.
– Et rien n'empêche de se faire réchauffer les restes à la maison, plaisantait mon père, dès que l'appétit vient !

J'avoue, j'ai connu une enfance heureuse et bien nourrie. Grâce au Bar la Librairie.

Mais toute histoire a une faim.

Photographie : Librairie Lucioles, Vienne 2008   Jean-Yves Loude et Michel Bazin directeur de la librairie. ©Viviane Lièvre.

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