BANDEAU

Les morts ont du goût (Novembre 2008)

Texte

Il me plaît souvent d’inaugurer un repas (à la campagne) en versant au sol les premières gouttes d’une bouteille de beaujolais, un Régnié par exemple, vieux de quelques années de préférence. J’annonce à mes commensaux : C’est la part des ancêtres que la terre a charge de transmettre. L’explication est en principe joyeusement acceptée. Pourquoi les morts du terroir n’auraient-ils pas droit à notre reconnaissance et à une lichette de plaisir ? Encore faudrait-il qu’ils soient présents, à proximité de la table, à l’écoute de nos rires, attentifs à nos exclamations gourmandes, réceptifs aux fumets. J’en doute. Nos morts occidentaux sont relégués ; ils ne bouffent que de la terre ou, au mieux, des pissenlits par la racine. Nos fêtes leur réservent parfois quelques regrets larmoyants vite noyés dans une effervescence destinée à les écarter de nos pensées. Il y a belle lurette que nos réjouissances ont pour essentielle fonction de nous distraire de la mort et de ses noirs salons. Nous ne convions à nos noces fugaces que des individus avides de s’empiffrer, anxieux de s’embrumer pour oublier nos hésitations sur l’après-vie, pour avaler cul sec nos visions squelettiques de l’avenir. Et nos trépassés sont longtemps restés fidèles aux représentations séculaires qui ont marqué nos imaginaires au fer rouge de la culpabilité : des orants ennuyeux aux chairs blanches vertueuses, tournés vers un espoir de récompense édénique, ou des osseux grimaçants, les fesses pécheresses piquées par les fourches des vigiles de l’enfer. Quel gâchis !

Il est donc important de voyager.

Cette occupation naturellement dédiée à la marche vers l’Humain, à l’échange entre vivants, permet en conséquence de rencontrer des morts plus allègres que d’autres.

J’affirme que cela fait du bien.

Il faut aller loin désormais pour approcher des sociétés qui associent les défunts aux moments cruciaux de leur existence. Les peuples qui tournent le dos à nos conventions mercantiles et à nos certitudes angoissées se font rares. J’ai eu la chance, en fouillant la planète, de dénicher quelques résistants, certes menacés, mais qui aiment trop la vie pour brader leurs esprits, museler leurs génies ou renier leurs décédés.

C’est chez les Kalash du Pakistan que j’ai découvert les dispositions des êtres surnaturels et des morts à la sensualité, leur goût pour la fête. Les Kalash forment aujourd’hui encore une minorité polythéiste incongrue au sein de l’arc himalayen assiégé par l’intransigeance guerrière des religions révélées. Des dieux anciens et bienveillants visitent périodiquement ces montagnards pasteurs, buveurs de vin, pour bénir leurs efforts et transformer leurs désirs en succès. Des êtres invisibles, féminins et féeriques, au caractère variable comme le climat, veillent à la prospérité des pâturages et à la sécurité des hauts cols. La communauté des ancêtres assure la pérennité de l’univers et plie la flèche acérée du temps en une ronde optimiste des ans. Le besoin de célébrer la vie, les récoltes et les bourgeons, rassemble ces divers niveaux de responsabilités pour des banquets saisonniers où la nourriture produite et accumulée n’a de sens que partagée entre tous.

Mais comment se nourrissent les dieux, que boivent les génies, de quoi jouissent les morts ? Un esprit formaté par la raison se demande forcément par quelle magie les entités immatérielles se régalent de mets aussi concrets que du bouc sanglant, du lait projeté ou du fromage éparpillé. Patience. L’adhésion aux mystères d’un peuple réclame de la patience.

Imaginez le drame du solstice d’hiver dans une étroite vallée de l’Hindu-Kush. À l’aube de ce jour écourté, le dieu solaire, répondant au signalement d’Indra, est annoncé à l’orée du territoire, montant un cheval de lumière. Depuis les temps reculés, les chamanes ont révélé sa venue, annuelle et rassurante. À cette occasion solennelle, les propriétaires de troupeaux lui sacrifient une hécatombe de boucs, pour inciter le soleil et la nature à recouvrir leur énergie créative. J’ai assisté deux fois à l’égorgement d’une quarantaine de bêtes dans une clairière enneigée. Une colonne dense de fumée âcre de genévrier enflammé monte au ciel pour appeler les entités intermédiaires à rejoindre l’aire des offrandes et à entourer le grand Visiteur. On me dit : Les dieux apprécient la senteur du genévrier, elle les enivre, les amadoue. Ils approchent, séduits. Les beaux mots, les prières, promesses et louanges accrochent leurs oreilles et les flattent. La foule des Kalash admet leur présence et précipite les boucs vers le couteau du sacrificateur. Ils imaginent les dieux, convives considérables, assis sur l’autel formé d’une table de pierres entassées. L’officiant recueille dans ses paumes jointes le sang chaud giclant de la carotide du bouc immolé et le lance, deux fois dans les flammes, une fois vers l’autel. Le feu est le messager des dieux, la colonne montante et descendante de la communication entre les étages de la création ; il colporte le parfum du sang. Les dieux devront se contenter de cette odeur suave et de l’éclat de belles paroles. Les Kalash, eux, feront cuire la viande et la mangeront sans ambages. Je m’étonne de cet arrangement malin : la senteur aux convives surnaturels, la chair aux acteurs humains. La réponse tombe sans appel : Nous mangeons une viande dégustée. Voici la clé de l’affaire. Les dieux s’octroient le goût, abandonnant à leurs fidèles l’enveloppe charnelle, privée de son essence. C’est un tour de bon goût qui se rejoue depuis la nuit des temps. L’offrande porte sur les biens les plus valorisés de la société – bouc, lait, fromage, farine, pain – mais le don reste olfactif. Les dieux ont du nez, les humains contrôlent la langue.

Quelques jours plus tôt, se tenait le repas des morts. J’y ai pris part à deux reprises.

La logique reste la même. Des greniers remplis de réserves, chaque famille extrait des denrées précieuses : haricots rouges, potiron, colliers de noix au vin, mûres séchées, galettes de blé, fromage fort, paquets de biscuits à la banane, bonbons, raisins confits, pommes… Au crépuscule, des files d’hommes et de femmes grimpent au sommet du piton de l’Ancêtre fondateur, les dos chargés de hottes bourrées de succulences. Tous se pressent vers le sanctuaire couvert de chaque clan. Devant la porte de la bâtisse de pierres et de bois, des répartiteurs disposent la nourriture sur des corbeilles en osier, à même le sol. On ordonne aux enfants d’entrer et de se taire. On entend des voix sur le chemin du cimetière qui crient que les morts arrivent. Ils ont été prévenus par un émiettement de pain sur les tombes. Qu’aucun vivant ne traîne à l’extérieur ! On se bouscule, on ferme la porte. On allume des torches. Il règne une intense ferveur à l’intérieur du temple. L’assistance entonne une prière des temps anciens. Le chamane tombe en transe et dicte les volontés de la communauté invisible. Chacun brandit un petit flambeau. À l’extérieur, on sait que les morts dégustent galettes et fruits, se régalent de friandises et de courges. Le repas ne dure pas. En quinze minutes à peine, les morts sont rassasiés. Ils regagnent contents leurs tombes et laissent derrière eux des plats privés de goût que seuls les enfants non initiés et les voisins gudjur, gitans musulmans, ont droit de toucher et d’ingurgiter.

Un homme kalash accepte de gaspiller ses biens et son énergie à nourrir dieux et vivants car il sait qu’il sera à son tour gavé de louanges après sa mort, à chaque occasion festive. Les défunts vivent dans la mémoire des descendants et se repaissent de chants glorieux répétés ad nauseam. Mais ce prestige a un prix élevé : il ne s’obtient que par la générosité. Une devise avait cours chez les Kalash avant l’irruption des armes et du désir d’argent qui coule aujourd’hui plus vite qu’un torrent de montagne : Un homme n’est riche que de ce qu’il a dépensé pour les autres ! J’ai toujours pensé que la bonne humeur qui enrichissait jadis la culture kalash prenait source dans cette foi en l’avenir. Après la mort, la fête continue et les ancêtres participent aux banquets rituels où mets et mots mijotent dans le chaudron d’une immuable poésie…

Sautons à travers l’espace et le temps.

La vie a guidé mes pas vers d’autres destinations où les morts ont aussi le goût de la fête. Un soir du vingt-et-unième siècle, j’atterris au Milieu du Monde, sur les îles Cacao, l’archipel de São Tomé et Príncipe, en plein Golfe de Guinée, bien loin de Kabul et de Peshawar. Un homme m’attend à l’aéroport, un masque d’escrime à la main. Je dois le reconnaître à ce signe. Son nom de code est Bulôr. Le voyage prend d’emblée des allures de mission secrète. Je me vois en agent double enrôlé pour enquêter sur les troubles de la mémoire du peuple santoméen, tourmenté par des siècles d’esclavage, accablé par les divisions héritées du colonialisme. Bulôr, résistant culturel, a sollicité mon attention pour témoigner d’une coutume singulière qui brille d’une lumière vacillante sur la ligne obscure de cet équateur malmené. Avant qu’il ne soit trop tard ! Les gens simples du peuple de São Tomé et Príncipe ont opposé aux épreuves de l’Histoire le génie d’une expression théâtrale unique au monde : le Tchiloli ou « la Tragédie de l’empereur Charlemagne et des douze pairs de France », rejouée à longueur d’année, en costumes extravagants, sous la protection des bananiers et la menace d’un ciel ombrageux. Une vieille tradition courtoise européenne préservée et revisitée sur l’équateur par des compagnies noires !

Cette incongruité méritait bien une enquête.

La nuit enveloppe la petite capitale à mon arrivée. Une soif agressive monte à la gorge dès les premiers pas dans cette Afrique spongieuse de la forêt omnipotente. Bulôr reste inflexible. Nous boirons plus tard. Après quoi ? Après une visite au cimetière ! C’est le plus insolite début de voyage que j’ai jamais connu. Le cimetière est isolé, perché sur la colline qui domine la baie de São Tomé. Le fossoyeur a été convoqué. Quelques billets l’aident à tourner la clé du portail monumental. Je suis prévenu : ma mission sera compliquée, voire inquiétante. Il est important de requérir l’appui des ancêtres. Toute tâche ardue commence ainsi dans l’archipel : par une libation et un appel à l’aide adressé aux disparus. Bulôr a prévu une bouteille d’alcool de canne à sucre. Il en verse une bonne rasade qui éclabousse le sol. Les morts aiment le rhum. Mes cigarettes sont éparpillées en autant de lieux stratégiques. Fumer ne nuit pas à la santé des trépassés. Ils en abusent. Les morts santoméens gardent des habitudes de bons vivants. Leur sollicitude dépend de ce troc.

Les acteurs du Tchiloli le savent. Le premier acte de la pièce consiste à convier les défunts à venir assister au spectacle dominical en leur proposant alcool et tabac, disposés à l’aube près des tombes. Les défunts en retour devront protéger la performance, écarter le mauvais œil et la jalousie de groupes concurrents. Les membres des différentes troupes théâtrales ne se prétendent pas acteurs mais figurants. Quand on travaille toute la semaine comme jardinier, menuisier, gardien de maison, ouvrier agricole, on se glisse humblement dans la peau de héros formidables comme Charlemagne, Ganelon, Roland, Renaud de Montauban ou Ogier le Danois, marquis de Mantoue… Ces modestes employés revêtent après la messe des vêtements brillants, ornés de galons et de crucifix. Ils effacent la noirceur de leur peau sous des couches de kaolin. Arborent des tricornes bardés de miroirs. Dissimulent leurs visages sous des masques d’escrime rehaussés de bouches et d’yeux peints. Enfilent des culottes bouffantes, des bas colorés et des chaussures vernies. Le rôle les transforme, mais nul n’est dupe : si un figurant devient brillant, joue à merveille, enflamme le public par sa fougue et son lyrisme, le public comprendra qu’il est monté par un ancêtre, chevauché par un mort, possédé par un défunt, ancien dépositaire du rôle. On ne parle pas de talent, mais d’inspiration. Et ce souffle provient de l’au-delà, de morts ravis par la qualité de l’eau-de-vie ou par le parfum des cigarettes dispensées.

Mais que raconte la pièce ?

Le théâtre de São Tomé est apparemment un questionnement sur la justice. On y voit l’empereur Charlemagne, à la barbe de coton et couronné de laiton, contraint de juger son fils unique, héritier du trône, coupable d’avoir tué son meilleur ami pour lui ravir sa trop belle épouse. Le cas demande cinq heures de débats en vieux portugais du XVIe siècle. On est alors en droit de se demander : comment un divertissement, certes édifiant, proposé au XIXe siècle à un peuple colonisé, tenu loin des lettres, a-t-il pu le séduire au point d’en faire son insigne culturel ? On m’explique en douce que le spectacle a été détourné en culte des morts, récupéré au nez et à la moustache des anciens dominateurs blancs. Il serait devenu une cérémonie à double sens pour adoucir les affres de l’esclavage. Car l’esclavage ne se définit pas seulement par la privation de liberté, il signifie aussi l’insupportable interruption de la liaison entre vivants et morts, l’interdiction de festoyer avec ses ancêtres. Le Tchiloli serait alors une magnifique revanche : une réponse à l’oppression et le rétablissement salutaire du contact indispensable entre les membres visibles et invisibles d’une communauté.

Personnellement, si je ne rechigne pas à partager le verre d’alcool fort, de rhum clair, le grogue qui chauffe la gorge et fait jaillir les yeux de leurs orbites, en revanche je ne fume pas. Toute règle ayant ses limites, je romps volontiers mes principes, en voyage, quand la convivialité impose sa loi. L’acquisition préventive d’un paquet de cigarettes m’a souvent permis d’accéder à la sympathie d’interlocuteurs précieux. Une nuit, elle m’a autorisé à contenter des esprits. J’avais été admis à assister à un rituel vaudou destiné à soigner une femme dépressive. La maîtresse de cérémonie était une personne aux formes opulentes. Elle dirigeait musiques et transes avec une autorité qui contrastait avec son calme au quotidien. Elle même hébergeait des esprits qui libéraient une énergie considérable et conférait à son être une légèreté à la fois grossière et érotique. Il régnait une vitalité fantastique qui venait secouer les destins accablés par la misère. Je jubilais d’être là, fasciné par la fulgurance des corps roulant dans la poussière ou bondissant par-dessus les flammes. J’étais subjugué par la voix des esprits émanant du gros tambour à friction. Soudain, la maîtresse femme se planta devant moi, rompant mon statut d’observateur. Elle était habitée par un esprit goulu qui avait déjà réclamé force rasades de rhum. Ses yeux tournaient. De sa voix rauque, elle m’informa que la société des esprits désirait fumer. J’avais intérêt à fournir de quoi les satisfaire. J’extirpai promptement mon paquet de ma poche. La forte femme planta trois clopes à la fois entre ses lèvres et les alluma. Son rire tonitruant m’informa de la gratitude des esprits. Ils seraient ainsi plus enclins à rétablir l’équilibre vacillant de la patiente, contrainte par la maladie. Nous mangeâmes et bûmes. Vins et sodas furent mélangés pour laver le corps de la souffrante. Le sang répandu d’une poule égorgée au-dessus de la tête de la dépressive enrichit le menu des convives impalpables. La lune affamée dévorait la cime des grands arbres de l’île de São Tomé.

C’est ainsi.

J’ai connu le privilège de participer à des fêtes lointaines, étourdissantes et de grand goût. Aussi, je n’oublie plus jamais de verser quelques larmes de vin à ceux qui ont jadis aimé la terre que je foule. Avant de le boire.

Parution : 4810 Cultures et société en Rhône-Alpes.

Photographie : Hervé Nègre.

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