Accueil / Littérature adulte / Voyages / São Tomé / Articles
Le cortège des acteurs sort des ombrages d’une bananeraie et approche du village aux maisons de bois dressées sur de maigres pilotis. Les comédiens règlent leurs pas sur le rythme des tambours et la voltige des flûtes qui les suivent, déjà exaltés. Une foule de spectateurs aux visages noirs et graves observe leur progression vers le plateau du théâtre en terre battue. Le ciel gris et pesant de l’Équateur couvre la scène. Un maigre chevalier, moulé dans une armure de velours orangé, pourfend l’air de son épée et dégage l’espace. La Tragédie arrive ! Devant, marche le marquis de Mantoue. On le reconnaît à sa noble prestance. Haut-de-forme, costume trois pièces et nœud papillon noirs fabriquent la sévérité exigée par le deuil. Son clan a été frappé par une mort cruelle. Les mains gantées du marquis, crispées sur les revers de sa veste, les écartent spasmodiquement pour offrir à la vue générale un gilet noir surchargé de chaînes dorées. De son épaule gauche galonnée d’or ruisselle un faisceau de rubans multicolores. Un cercle de poudre blanche encadre son visage noir. Des lunettes teintées dissimulent son regard animé par la douleur et la rage. Il mène sa famille vers le palais de Charlemagne, bien décidé à réclamer vengeance pour le meurtre de son valeureux neveu. L’empereur ne pourra se soustraire au devoir de rendre une justice équitable…
Cela s’est passé l’été dernier.
C’est pourtant le jour de Noël 800 que Charlemagne fut sacré empereur à Rome par le pape Léon III. Les fidèles qui clamèrent « Longue vie à l’empereur ! » ne pensaient pas qu’ils seraient à ce point exaucés : Charlemagne se porte bien, aujourd’hui encore. On peut même le rencontrer aux « îles Cacao » où il coule une exotique retraite. Mais où sont les îles Cacao ? Ce surnom a été attribué à un archipel minuscule et pourtant indépendant du Golfe de Guinée, São Tomé e Príncipe, connu pour être, jusqu’en 1913, le premier exportateur mondial de cacao. L’esprit curieux qui scruterait la carte d’Afrique découvrirait les deux îles de Saint Thomas et le Prince (traduction française) en suspens sur la ligne de l’Équateur, près du point Zéro où il croise le méridien de Greenwich. Cette position vaut à São Tomé et Príncipe d’être également considérées comme « les îles du milieu du monde ». Charlemagne règne donc sur le milieu du monde. Il s’est taillé là, au cœur de la forêt équatoriale, un empire dans l’imaginaire local. Dire que sa position est confortable serait exagéré car il est sollicité quasiment toutes les semaines en été, à la saison sèche « de moindre pluie », pour régler un grave conflit social. Il est, eu égard à son rang, le personnage central du Tchiloli, une pièce de théâtre qui se répète depuis la fin du XIXe siècle à l’occasion de chaque fête paroissiale. Et Dieu sait si l’ex-maître portugais, en quittant la colonie, a laissé en héritage un calendrier fourni de célébrations des saints !
On connaît peu de choses sur l’origine du Tchiloli, aussi appelé « La tragédie du marquis de Mantoue et de l’empereur Charlemagne ». Le texte qui sert de support au spectacle a été écrit à Madère par un certain Baltazar Diaz, contemporain de Shakespeare. Ce livret aurait été transporté dans les malles des planteurs de canne à sucre avant de surgir de l’oubli aux temps prospères du café et du cacao. L’intention des gouvernants portugais était de se distraire en regardant jouer leurs administrés, tout en leur inculquant de bons principes. On vit dès lors des Noirs, descendants d’esclaves, habillés de fracs ou d’uniformes bariolés, coiffés de haut-de-forme ou de tricornes empanachés, le visage masqué ou poudré, parodier une noblesse moyenâgeuse éprise de combats et d’honneur. La tradition s’est perpétuée après l’indépendance acquise le 12 juillet 1975, et le Tchiloli représente aujourd’hui l’expression d’un génie populaire dont São Tomé et Príncipe peut s’enorgueillir. La reconstitution d’une Europe chevaleresque par des figurants africains, dans la chaleur des tropiques, plonge à tout coup le voyageur occidental dans un absolu ravissement.
Ce spectacle édifiant, mimé, dansé et déclamé en langue portugaise classique, dure de cinq à six heures. Toutefois ce n’est pas la longueur de la performance qui accable le vieil empereur à la barbe postiche plus fleurie que jamais, mais la complexité du cas que son peuple lui demande d’examiner en toute impartialité. Voici l’affaire : un noble et valeureux guerrier a été odieusement assassiné dans la forêt au cours d’une chasse et le meurtrier n’est autre que son fils, l’héritier du trône, Don Carloto. La jalousie est la cause de cette turpitude. Le Prince a tué son meilleur ami pour lui ravir sa trop belle épouse.
Ô rage, ô désespoir ! pourrait s’écrier le monarque acculé au dilemme infernal : se montrer digne de sa position et condamner à mort son fils, ou bien favoriser les liens du sang, sauver son fils et perdre la face. La morale populaire a tranché : le prince mourra ! La pièce veut prouver que gouverner implique plus de devoirs que de droits. Pour cela, un esprit d’innovation a soufflé de nombreuses adaptations au texte d’origine. Le spectacle inclut désormais toutes les phases, même austères, d’un procès moderne, et le recours à des avocats de la défense et de la partie civile. Tous deux en costumes stricts de cadres d’entreprise, mallette noire d’une main, code pénal de l’autre, se battent à coups d’articles de loi, exigeant autopsie, appels à témoins ou analyse graphologique. La pièce joue du charme de l’anachronisme. Le ministre de la Justice apparaît au balcon du palais déguisé en officier de l’armée de l’Air et convoque les avocats à l’aide d’un téléphone portable. Le secrétaire général tape ses rapports sur une machine à écrire tandis que le bourreau attend la sentence, encagoulé de rouge comme il sied à un artisan de la mort du Moyen Age.
L’action se déroule sur une place étroite, à ciel ouvert. Aux deux extrémités du rectangle poussiéreux, sont disposées des scènes en bambou, décorées de feuilles de palmier et de rubans colorés. D’un côté la cour de Charlemagne de l’autre la demeure des plaignants. Au centre de l’espace, la famille des Mantoue monte la garde autour d’un cercueil minuscule posé sur un tabouret. La victime est censée reposer dans ce sarcophage de poupée où elle reçoit l’hommage des figurants. La mère et la veuve pleurent le disparu. Ce sont deux spectres brisés que l’assistance plaint. Leurs robes sombres chutent sur d’épais souliers. Une mantille rabote le contour du visage massif de Sibila la veuve. La poudre de talc diffuse un voile livide sur sa peau noire. Ermelinda la mère arbore un chapeau à larges bords ornés de miroirs pour capter les mensonges. Le talc trahit la barbe naissante de l’acteur travesti. La coutume exige que les rôles féminins soient tenus par des hommes. L’assistance dessine le périmètre du théâtre et se déplace en fonction des rebondissements de l’intrigue. Les spectateurs commentent les propos, interpellent les acteurs, imitent leurs danses. Les musiciens signalent, par un thème différent, l’entrée des personnages. L’arrivée du Prince coupable est saluée par un air de flûtes qui lui est propre. Mais celui que l’audience attend le plus est Ganelon. Ce dernier est le dandy de la troupe. Il marche à pas comptés, sur la pointe d’un pied, soulevant l’autre talon. Sa vêture exprime le soin maniaque qu’il déploie pour paraître : pantalons bouffants, veste brodée d’or à épaulettes frangées. Son tricorne brillant lui confère des airs de grand seigneur. Pour un peu, on le prendrait pour Charlemagne. C’est d’ailleurs ce qu’il souhaite : être empereur à la place de l’empereur. On le soupçonne d’avoir tout manigancé, d’avoir poussé le Prince au crime pour, une fois exécuté, prendre sa place de prétendant au trône. Le public ne s’y trompe pas. Il le conspue, le traite de bandit. Décidemment, Ganelon n’a jamais le beau rôle. Dans la Chanson de Roland, il était déjà le traître qui vendait le neveu de Charlemagne aux Sarrasins et causait sa mort à Roncevaux. À São Tomé, il ne vaut pas mieux. Il dissimule ses traits derrière un masque de fin grillage sur lequel est redessiné un visage. Un membre de la famille mantoue passe un crucifix dans le dos du félon pour mesurer sa crédibilité, puis renifle la relique pour jauger son odeur de sainteté. Le dégoût exprimé et les coups de bottes réservés au fourbe mettent le public en joie.
À la nuit tombée, dès la pièce achevée, Charlemagne redeviendra gardien de nuit, Ganelon colporteur, le marquis de Mantoue maçon, l’avocat de la défense menuisier, Sibila la veuve, cultivateur. Ils rangeront fièrement l’habit de leur haute fonction d’acteurs jusqu’à la prochaine représentation, si la troupe a la chance d’être invitée pour une fête votive. L’attente de convocations devient de plus en plus longue car la Tragédie perd du prestige aux yeux d’un public jeune qui préfère les discothèques à ce loisir bavard. Une censure économique s’ajoute au désintérêt des nouvelles générations : sans exiger d’être payés, les comédiens réclament le prix du déplacement, de l’hébergement, de la nourriture et de la bière. Or les organisateurs de fêtes peinent aujourd’hui à réunir le financement de ce minimum d’hospitalité. Il ne reste plus qu’une demi-douzaine de troupes dans l’île. Le Tchiloli lutte pour sa survie, et le contenu politique de la pièce ne résonne plus comme une urgence. Le président de la Tragédie de Caixão Grande me confie : « Vous assistez à la représentation d’un procès exemplaire qui rend hommage à l’esprit d’équité, qui place la justice pour tous à la tête des valeurs fondamentales. Mais nous, gens du peuple de São Tomé qui jouons et rabâchons cette morale depuis des décennies, nous n’y avons pas droit. Et ce, de moins en moins. » Pourquoi ? « Pour comprendre notre situation, il faudrait faire le procès de notre Histoire, mais là, attention, personne n’est innocent ».
L’histoire de São Tomé et Príncipe est celle de la rencontre brutale entre les découvreurs portugais et le continent africain. Les deux îles, abordées en 1470, furent peuplées de déportés blancs, envoyés se racheter au purgatoire équatorial, et de Noirs condamnés à l’esclavage. Le Portugal se débarrassa aussi en 1495 de deux mille enfants juifs expédiés dans cet enfer végétal pour y être mariés, entre eux ou à des partenaires noires. La population fut métisse dès son origine. Heureusement car les sang-mêlé résistèrent mieux aux attaques du paludisme et au régime alimentaire africain. Cas rare à cette époque : les premiers esclaves et leurs enfants mulâtres furent affranchis par le roi du Portugal pour bons services sexuels et économiques. Cet acte de libération des « fils de la Terre » jeta les bases de la future société santoméenne. Les descendants des plus anciens natifs de l’île se désignent encore ainsi : Filhos da Terra. Ce sont des membres de ces familles initiales qui accaparent le pouvoir depuis l’indépendance.
São Tomé et Príncipe furent marquées par un premier cycle de richesse due à la canne à sucre et au trafic d’esclaves, suivi d’un long abandon causé par l’expansion du Brésil et son exploitation par les Portugais. Livré à lui-même, l’archipel fut victime de pillages et de repli culturel. L’indépendance du Brésil conduisit les anciens maîtres portugais à recoloniser São Tomé et Príncipe et à y transférer café et cacao. Une nouvelle ère de prospérité s’ouvrit, construite sur le harassement des esclaves. Les Portugais profitèrent jusqu’à l’extrême limite du système pour développer à coups de triques d’ambitieuses plantations gagnées sur la forêt inhospitalière. L’abolition appliquée à la fin du XIXe siècle entraîna la fuite des serviteurs corvéables. Ceux-ci refuseront désormais tout travail forcé. Le Portugal pensa alors à importer des cultivateurs contractuels d’Angola, de Mozambique et du Cap-Vert, arrachés à leur pays par la force ou poussés par la famine. Les clauses protectrices des contrats ne furent guère respectées et les conditions de vie dans les plantations restèrent accablantes pour ces nouveaux venus. Déracinés, battus par la pluie et la chicote, vêtus de simples sacs de jute, ils défrichaient, tiraient les cabosses, les ouvraient, triaient et séchaient les fèves, alimentaient les fours, coupaient le bois de chauffe, de l’aube au crépuscule. Les campagnes de dénonciation internationales, condamnant la colonie pour non respect des droits de l’homme, poussèrent les exploitants à construire des hôpitaux ostentatoires dans la jungle, des temples de 150 mètres de façade sur pilotis de béton, afin de prouver au monde l’attention portée aux employés. Un paternalisme opportuniste sera l’ultime figure du style colonial régnant sur ces phalanstères tropicaux. L’indépendance survint quand le cacao ne valut plus rien. Les îles Cacao, privées de cadres et liées à une monoculture décadente, sombrèrent petit à petit dans un marasme politique et mental que ni le premier régime marxiste ni le second, livré au libéralisme sans frein, ne résolurent.
Beaucoup de Santoméens, victimes d’une mémoire lourde et d’un présent précaire, ont perdu leur vitalité et sont en mal d’espoir. Dommage, car le pays est d’une somptueuse beauté, la terre d’une insolente richesse, le peuple d’une passionnante diversité, le patrimoine culturel encore perceptible malgré le délabrement affligeant des bâtiments historiques. Mais un autre danger menace : le pétrole tapi dans ses eaux attire les oiseaux de proie. Les Etats-Unis pensent aménager le port, agrandir l’aéroport. J’entends dans la rue courir des phrases amères : « Les dividendes iront toujours aux mêmes, la richesse n’encouragera pas la justice, le peuple ne récupèrera que des barils de désillusions… »
À Príncipe, terre la plus proche des gisements sous-marins, on se demande même quelle part des revenus lui sera concédée par la grande sœur São Tomé pour gérer son développement avec un minimum d’autonomie. Dans cette île minuscule aux allures de jardin peuplé d’oiseaux et bordé par une mer grandiose, Charlemagne, encore lui, tient son rôle de conquérant du monde assoiffé de victoires. Une fois par an, le 15 août, la population de Santo Antonio, la microscopique capitale, joue une autre pièce de sa geste héroïque, « l’acte de Floripes » (o auto de Floripes). Il s’agit là d’un spectacle démesuré inversement proportionnel à la taille réduite de l’île. Les acteurs donnent à voir les luttes titanesques qui opposèrent l’armée chrétienne carolingienne, menée par les douze Pairs de France, aux troupes « d’idolâtres mahométans ». La journée entière, les affrontements allégoriques et les duels verbaux se poursuivent dans les rues. Le public court derrière les tambours et les guerriers. La conversion de Floripes, princesse maure, interprétée par la plus belle jeune fille de l’année (obligatoirement vierge autrefois), apportera la victoire aux Chrétiens sur les infidèles. De nouveau, Charlemagne et la fièvre du théâtre gagnent leur croisade d’un jour contre l’axe du mal, la misère, en inoculant un rêve de dépassement à une population souffrante du rétrécissement de son destin.
Auteurs
Jean-Yves Loude
Crédits
Photos : Viviane Lièvre.