La petite maison de vigne

©Viviane Lièvre                         La petite maison de vigne

 

Texte de Jean-Yves Loude


Je suis écrivain et voyageur. Quand on parcourt le monde, on a besoin d'un solide port d'attache, d'un point de bon retour. Né à Lyon, je vis en Beaujolais : au bout d'un chemin, au sommet d'une colline, en solitude, avec le Mont Blanc en ligne de mire quand le Sud envoie son vent fou. C'est là que je dépose mes carnets, chargés de notes et de poussière des chemins lointains. Et que j'écris. C'est une petite maison de vigne, modeste mais dominante, qui m'a fait citoyen d'une principauté improbable : la combe de Huire, entre Beaujeu et Quincié. Des ancêtres l'avaient plantée sur une hauteur, à la lisière des bois, et ils produisaient là un vin pour la soif, sans autre ambition que d'accompagner leurs repas d'artisans savetiers tout au long de l'année. Ils travaillaient dans la grolle à Beaujeu et montaient à la vigne comme on va prier dans une de ces chapelles que les nécessités de la foi placent au plus près du ciel. La mémoire familiale retenait le nom du cépage qu'affectionnait le premier planteur de la lignée : le noah. J'étais petit et déjà on me disait que ce cépage était interdit parce que le vin du père Noé rendait fou. Les ceps furent arrachés. Aujourd'hui, ils ressortent de sillons oubliés et je ne les coupe pas. J'admire leur résistance. J'ai même mangé, "l'année de la grande sécheresse", des grappes de ce noah clandestin au jus madérisé sur pied. Je les ai reçues comme un cadeau du fondateur des lieux qui m'invitait à rester.
Je reste.
Je contemple un Beaujolais vaste. En un regard, je peux mesurer le territoire des dix crus et réciter dans l'ordre, du Sud au Nord, devant les visiteurs envieux, la litanie des neuf clochers et du Moulin-à-vent qui rehaussent la légende du Beaujolais et de ses villages. Je loge dans une combe. Une combe beaujolaise est une vallée fermée dont le fond se perd dans la forêt, quand la route égare son goudron pour devenir sentier. Mon pays, vu avec l'œil de la buse, familière des lieux, ressemble à un dessus de main déployée : chaque doigt formant les crêtes qui dominent des vallées étroites où coulent des ruisseaux.
Dans cette combe de Huire dont le nom évoque un cri de rapace, vivait un vigneron que j'ai aimé. Il était le grand-père qui me manquait. C'est lui qui m'a ouvert l'accès au vin. Le sien était simple et bon comme lui. Il ne pouvait que rendre heureux. Les jours d'écriture harassante, je descendais le rejoindre au soir dans sa cave voûtée en pierres de taille, chargée de siècles et encombrée de foudres ventrus. Là, assis sur un tabouret de traite à trois pieds, il me demandait des nouvelles du monde que je visitais. Il aimait par-dessus tout que je lui raconte la vie de ces paysans du Pakistan, les Kalash, chez qui je passais de nombreuses saisons. Eux aussi faisaient du vin et cela le fascinait. Que des montagnards de l'Hindu-Kush, perchés sur la ligne frontière avec l'Afghanistan, puissent encore, à la fin du XXe siècle, cueillir du raisin de treilles parasites agrippées à d'immenses mûriers ou noyers, oui cela l'émerveillait. Je lui disais que ces vignerons d'Asie centrale pratiquaient des vendanges célestes à six mètres du sol, avant de presser les grappes au pied dans des fouloirs de bois en gueulant des prières aux dieux proches. Les dieux anciens aimaient le vin, c'est pour cela qu'ils se rapprochaient des humains pour exiger leur part. Le vin a toujours fait descendre les dieux des nues et élevé l'âme des mortels vers les cieux. C'est bien ainsi, concluait le vieux vigneron. Alors il allait soutirer à la pipette le contenu d'un pot de Beaujolais-Village et nous buvions avec respect à la santé de ces derniers bergers dionysiaques de l'Himalaya dont la fréquentation avait changé ma vie.
Et quand je retournais séjourner parmi les Kalash, en hiver, au plein temps du solstice, eux aussi me demandaient d'expliquer les traditions de la vigne, chez moi. Je tentais de leur décrire le paysage de rangs serrés, de champs carrés, de ceps taillés qui escaladaient les pentes, épousaient les courbes, s'immisçaient dans les plis. Mais comment dire à des pasteurs habitués aux V majuscules de leur relief convulsif la beauté de l'horizon moutonnant du paysage beaujolais qui finit par prendre des allures de mer ? Une mer de vignes. L'expression était difficile à traduire si loin de l'océan. Alors, pour balayer les mots introuvables dans leur langue, les Kalash m'offraient en riant un vin aigre et froid, couvert d'écume, dans des écuelles en aluminium. Et dans la chaleur des étables, je pensais forcément à mon grand-père beaujolais qui espérait la suite de mes aventures dans ce pays au nom sonnant : le Kafiristan.
Il m'attendait.
Les nuits de froidure extrême en Asie ou les jours de folie solaire en Afrique, la vision de la petite maison au balcon vert, aux frises dentelées, aux balustres renflés à la mode de 1920, m'aidait à supporter les épreuves parfois redoutables des expéditions. Je savais revenir bientôt y déposer des trésors de paroles, des chants chamaniques, des mythes précieux, des légendes de siècles archaïques et encore vibrants. D'autres approches de l'existence et de la mort, des biens inestimables à transmettre aux vivants par écrit.
La petite maison cernée de robiniers est toujours là. Attentive vigie guettant un retour ou protégeant une retraite. Elle est le lien indispensable entre mes explorations d'adulte et mes rêves d'enfance. Ma raison d'être en Beaujolais.